Texte rédigé pour le jeu de septembre 2013 de l'Ecritoire, qui avait pour sujet "le pont"

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Photo de juillet 2011

Marthe me traverse tous les jours. Elle rejoint l’autre rive, sautillant d’un pas léger. Certes, elle pourrait emprunter le gué quelques centaines de mètres en aval mais elle devrait pour cela retrousser un peu ses jupons et risquer de mouiller ses souliers. Alors malgré le détour depuis sa maison, elle préfère me passer sur le dos.

Jacques aussi m’emprunte régulièrement. Il conduit son attelage d’une main de maître, menant les boeufs avec assurance afin que le chargement ne vienne pas heurter un de mes parapets. La chose est d’autant moins aisée que je suis ancien et que mon pavage a vieilli, lissé par les passages successifs des uns et des autres.

Je me demande si c’est ce qui a conduit à l’accident. Je me demande si j’en ai, bien involontairement, été la cause ou si je ne suis qu’un témoin de cet évènement.

Il pleuvait depuis plusieurs jours déjà et les flots sous mes arches étaient gonflés. Mon amie la rivière charriait des eaux brunâtres, portant également troncs et branchages arrachés à ses flancs. Le ciel au dessus de nous ne cessait de nous envoyer des ondées.

La foule ne se pressait pas sur mon dos ce matin-là. Il fallait sans doute avoir une excellente raison de sortir par un tel temps. Encore que dans ma situation, peu importe le temps, je suis toujours dehors, les pieds dans l’eau. Si cela peut être rafraichissant en été tandis que le soleil est au plus haut et rend mon tablier brûlant, c’est franchement désagréable en hiver quand l’eau arrive directement de la montagne enneigée.

Donc, ce jour-là, je m’ennuyais un peu quand Jacques est arrivé, ses boeufs tirant une carriole pleine de barriques. Ils se sont avancés vers moi. Je voyais bien que le tumulte des eaux effrayait un peu les deux bêtes. Jacques aussi devait s’en rendre compte, mais il avait une livraison à assurer et ne pouvait pas se permettre d’attendre que le flot se calme. La pluie avait également transformé mon pavage en patinoire, rendant la situation plus périlleuse encore. Jacques, en habile bouvier, avait réussi à faire s’engager l’attelage à petits pas sur mon dos.

Marthe arrivait par l’autre côté. J’avais crû percevoir à la façon qu’elle avait de ralentir l’allure en croisant Jacques que celui-ci ne la laissait pas insensible. Et je savais aussi que Jacques ne faisait jamais faire de pause à ses boeufs quand il ne croisait pas Marthe.

Comme à l’habitude, Marthe dansait plus qu’elle ne marchait. Elle remplaçait les rayons du soleil que nous n’avions pas vus depuis un moment. Elle communiquait à tous sa joie d’être là, et je n’échappais pas à la règle.

En apercevant Marthe, Jacques a voulu faire stopper l’attelage. Mais la pluie avait décidé de contrarier ses plans et les sabots des ruminants ont glissé sur mes pavés inégaux. La carriole a alors fait un drôle de mouvement. J’ai senti une des roues qui se coinçait dans le trou laissé par un pavé abîmé alors que l’autre continuait à avancer. J’ai entendu le craquement en même temps que Marthe car c’est à ce moment-là qu’elle s’est arrêtée. Je crois que c’était la première fois que ses deux pieds me touchaient au même moment.

Puis, il y a eu un gros bruit suivi d’un roulement lourd. Les gendarmes diront ensuite que lorsque l’essieu s’est rompu, le bord de la carriole s’est cassé et deux lourdes barriques sont tombées. Pour ma part, je ne saurais dire s’il y avait une ou deux barriques qui se sont mises à rouler. Je crois que j’étais concentré sur les pieds de Marthe, si peu habitué à les sentir immobiles. J’ai entendu Jacques qui criait à Marthe de se pousser. J’ai senti les pas de sa course pour rattraper les barriques mais elles avaient déjà pris de la vitesse. L’espace d’un instant, j’ai eu l’impression qu’elles allaient heurter Marthe qui restait désespérement immobile.

Alors que les barriques étaient toutes proches de ses pieds, je les ai sentis s’animer, sautiller d’un petit bond de côté. J’ai crû que ce serait bon, que tout irait bien. C’était sans compter sur mon pavage glissant. Le pied de Marthe a dérapé ; elle s’est retrouvée assise. Jacques est arrivé près d’elle et l’a aidée à se relever en s’excusant pour la maladresse de ses boeufs et la fragilité de la carriole. En lui répondant que ce n’était pas bien grave même si elle avait un peu mal à sa cheville, j’ai senti que Marthe faisait revenir le soleil.

Depuis, bizarrement, je n’ai pas revu Marthe et Jacques me traverser chacun dans son sens le matin…

Septembre 2013