Texte rédigé pour le jeu d'avril 2013 de l'Ecritoire, sur le thème "Contrastes" 

Avec le soir, la fraîcheur revient sur la plaine. Les cavaliers se sont arrêtés et ont installé leur campement en prévision de la nuit. Quelques branches sont entassés dans un cercle de pierres. Des herbes sèches sont disposées dessous et permettent au feu de démarrer. Rapidement, le bois se met à rougeoyer, comme un écho du soleil couchant. Le moment est venu de mettre l’eau à chauffer pour faire une soupe claire. 

 Les chevaux paissent tranquillement à quelques mètres des hommes. Tous ont mérité ce repos et comptent bien le mettre à profit pour reprendre des forces en prévision du lendemain.

La lune fait son apparition dans le ciel. Les hommes prennent place autour du feu. Les langues se délient. Les anecdotes fusent, qu’elles aient été vécues, entendues ou simplement imaginées. Les paupières s’alourdissent peu à peu.

 Jack prend le premier tour de garde. Il s’assure que la provision de bois est suffisante pour la nuit. Il s’approche du feu et tisonne les braises. Le froid est tombé. Les autres hommes se roulent dans leur couverture et s’endorment bien vite, harassés par leur rude journée.

 A la faveur du clair de lune, Jack observe ses compagnons de route. Il se sert un quart d’eau chaude et y jette quelques plantes à infuser. Il repense au chemin parcouru depuis le rivage Est, aux difficultés qu’il a fallu surmonter, aux étoiles qu’il a tout loisir de regarder chaque fois qu’il prend son tour de garde, à leur place dans le ciel qui change au fur et à mesure de l’avancée de leur équipée.

 Ils se dirigent vers l’Ouest. Ils ont entendu parler d’or dans les rivières, et leurs yeux ont brillé. Mais le temps passe et l’Ouest semble toujours aussi lointain. Jack en vient à se demander si l’or, ce n’est pas plus le voyage que le but. Il s’est découvert penseur, il s’est révélé philosophe solitaire. Il se croyait stupide mais il a l’impression d’en savoir un peu plus chaque jour, d’accumuler des connaissances dont il ne soupçonnait même pas l’existence, d’acquérir la sagesse qui lui a tant fait défaut ces dernières années. Il aime réfléchir durant son tour de garde car cela maintient sa conscience en éveil et lui évite de sombrer dans les limbes du sommeil. Le froid le gagne malgré les braises à ses côtés. Il se pelotonne un peu plus dans sa couverture rêche. Il cherche dans ses souvenirs pour reconstituer l’histoire de cette couverture. Elle lui a servi de baluchon pour les maigres possessions qu’il a emportées avec lui en quittant le Vieux Continent. Elle lui a tenu chaud sur le bateau, puis sur Ellis Island. Il a craint de ne devoir l’y abandonner mais il a su lui faire passer les contrôles. C’est le premier acte dont il se souvient avec fierté. Elle lui a ensuite servi de toit avant qu’il ne recontre ceux qui sont aujourd’hui ses compagnons de voyage et qu’il ne décide de faire route avec eux. Depuis, elle protège le dos du cheval dans la journée pour éviter les frottements de la selle et elle le protège, lui, Jack, la nuit pour éviter le froid.

 A laisser vagabonder ses pensées, à regarder les étoiles, à se souvenir de son passé, à imaginer son futur, son tour de garde passe bien vite. Il a suivi la course de la lune dans le ciel et il sait que c’est maintenant son tour de repos. Il réveille un autre homme. Ils n’échangent pas de mots, juste un regard. L’homme se redresse un peu et lui fait un signe de la tête. Jack peut aller dormir. Il se roule complètement sous sa couverture, et reste à proximité des braises. Il s’endort d’un sommeil tellement empli de fatigue que les rêves en sont absents.

 C’est la chaleur qui le réveille le matin suivant, comme tous les matins des jours précédents. Le soleil n’est pas encore haut mais il chauffe déjà. Jack prend un quart d’eau chaude, y met quelques plantes à infuser, et récupère son cheval. Il lui pose la couverture puis la selle sur le dos. La tisane est avalée rapidement, le feu éteint complètement. Les hommes sont prêts à partir. Jack et ses camarades se mettent en selle. Le soleil est vite monté, trop vite, comme chaque jour. Il brûle les joues des hommes, il fatigue tout le monde plus que de raison. Mais il faut avancer. Le mouvement est la seule façon de croire qu’on est encore en vie sous ce soleil de plomb. Jack se dit qu’il n’est pas véritablement vivant le jour, qu’il avance mécaniquement, l’esprit endormi par le soleil tandis que la nuit, il vit, intérieurement, intensément.

 Les hommes avancent, toujours vers l’Ouest. Ils poursuivent leurs rêves jusqu’au soir, au retour de la fraîcheur. Alors, chacun rejoint son rêve le temps de la nuit…

Avril 2013